Mes parents avaient passé la soirée, affairés aux préparatifs de Noël et, désormais l’épicéa décoré trônait au coin du salon, une grande pièce glaciale que tentait péniblement de réchauffer un poêle à bois qu’il était bien difficile d’alimenter en suffisance, la pénurie se faisant cruellement sentir. A son pied, la crèche faite d’une sorte de reste de maison de poupée en bois couverte de papier décor imitant des rochers, habitée de ses très anciens personnages de terre cuite et de plâtre, apportait une note chaleureuse et mystique. Ce vendredi 24 décembre, ma mère était allée au marché de bonne heure pour tenter d’acquérir de quoi nous préparer un repas plus riche que le quotidien ne nous permettait de manger habituellement. Mon père, qui avait pu échapper au service du travail obligatoire grâce à l’intervention providentielle de son patron avait travaillé à l’imprimerie. Pour mon compte, enfant de presque 8 ans espiègle et bagarreur, en ce deuxième jour de vacances, c’est dans ma rue que je m’étais une fois de plus égayé, jouant avec mes amis, des garçons environ de mon âge qui habitaient les immeubles voisins. L’occupation qui plongeait les adultes dans les affres des inquiétudes et des privations ne nous affectait pas. J’avais 4 ans à peine quand les Allemands s’étaient installés, et la présence de ces soldats étrangers ne me semblait pas anormale, quoique les adultes qui avaient connu l’avant-guerre aient pu nous raconter. Nous savions bien que la situation n’était pas normale, que ces étrangers du quotidien étaient des ennemis, mais nous les avions pour ainsi dire toujours vus, alors ils faisaient partie de notre vie. Et puis, ils étaient gentils avec nous, alors ils ne nous faisaient pas peur. Ils nous donnaient si souvent leur chocolat qu’on avait pris le pli de leur en réclamer et nous savions qu’ils sortiraient de leurs profondes poches d’uniforme une petite boîte de gourmandise ronde et plate à l’aspect de conserve sur lequel figuraient le « pigeon » entouré de curieux hiéroglyphes dont mon père m’avait dit que c’était leur alphabet. Ce chocolat noir trop fort, était pour nous un régal tant une telle denrée était rare. Mais en cette veille de Noël, mon excitation était à son comble et c’est bien d’autres douceurs que ce curieux Scho-ka-kola au goût amère dont je rêvais. Toutes mes pensées allaient vers la venue tant espérée de ce mystérieux père Noël ventripotent et jovial qui, du moins je l’espérais, n’aurait pas appris toutes les bêtises que j’avais faites au cours de l’année. Avec un peu de chance, ce personnage auquel je ne croyais plus qu’à demi aura été mal informé, à moins que sa bienveillance naturelle ne l’ait convaincu de me pardonner. Comme la nuit allait bientôt tomber, commençait à croître en moi une sourde inquiétude. Quid du père fouettard qui me châtierait peut-être et dont même les parents ne pouvaient nous protéger ? Je préférai donc me rassurer en pensant qu’il n’existait pas comme l’affirmaient les enfants plus âgés que moi et je me trouvai bien naïf. Pourtant le doute persistait. Comme si souvent, je m’étais bien amusé, en gamin des rues, à jouer avec une liberté à peine imaginable, d’abord comme un enfant sage, avec mes soldats de plomb, dans le caniveau qui imitait une tranchée. Mais mes fusiliers-marins étant tous morts au champ d’honneur, ils retournèrent bien vite dans leur coffret de bois pour y attendre de nouveau faits d’armes. Mes camarades de jeux, des enfants plus pauvres, pour la plupart immigrés, et qui n’avaient aucun jouet si ce n’est ceux qu’ils avaient su se fabriquer, étaient venus me chercher. Après une partie de bille victorieuse, après laquelle, sans soucis des conventions, nous nous repartagions les billes gagnées par parts égales -car il n’était guère question d’en racheter- nous avions imaginé quelques petits tours bien amusants… Rien ne nous faisait tant rire que d’agacer les adultes, surtout les plus vieux et les plus grincheux qui étaient nos victimes privilégiées. Nous n’en étions certes pas à notre coup d’essai et notre imagination était débordante. Rapides, agiles comme des singes, jamais les pépés aux corps déformés par des années de labeur ne parvenaient à nous attraper, et, impuissants, ils étaient condamnés à se contenter de vociférer des réprimandes au reste empruntes d’une bonhommie résignée. Leur courroux n’allait jamais bien loin, et je crois que, même lorsqu’ils nous reconnaissaient, ils feignaient d’avoir déjà oublié la mésaventure dont nous avions été les instigateurs inconséquents. Aussi avions nous décidé de desserrer tous les écrous d’un vélo après en avoir au préalable subtilisé les petits outils qui dormaient dans une trousse de caoutchouc à l’arrière de la selle. La victime, un vieillard à la volumineuse moustache jaune de tabac avait déjà fait l’objet bien des fois de nos attentions polissonnes est nous le considérions sans conteste comme un beau jouet. Muni du matériel emprunté au grand-père nous entamâmes la désolidarisation de toutes les pièces du vélo achevant par la selle. Il suffirait de la toucher pour qu’elle descende dans le tube d’acier du cadre. Les roues, bien sûr dégonflées et la chaîne déraillée, il ne restait plus qu’à attendre patiemment, cachés, la venue de ce pauvre Monsieur. Le froid qui commençait à mordre nos membres n’entamait en rien notre gaité et nous pouffions sans discontinuer en imaginant sa réaction. Au bout d’une heure, le vieil homme apparut, une roulée au bec et une casquette plate vissée sur la tête. Son air déjà bougon nous réjouit. Après avoir positionné, non sans mal, ses pinces au bas d’un pantalon trop large et élimé dont le fond semblait pendre jusqu’au milieu de ses maigres cuisses, il s’empara du guidon qui tourna sur lui-même faisant tomber la bicyclette dont la roue avant sortit de son cran. Stupéfait il le redressa et la selle descendit à fond. S’apercevant de notre blague il se mit à inspecter sa machine et ne tarda pas à se rendre compte de l’étendu des resserrages qu’il devrait faire avant de repartir. Les mains sur les hanches, haussant les épaules avec désespoir, il contempla son vieux vélo dont il n’avait pas encore remarqué que les pneus de gomme rouge étaient dégonflés. Il se mit alors à vitupérer en grommelant que s’il trouvait les petits cons qui lui avaient fait ça ils passeraient un sale quart-d’heure. Notre bonheur devint parfait quand il s’aperçut hors de lui que ses outils s’étaient envolés, comme sa pompe. Il se mit à hurler en montrant un poing rageur à ce ciel qui autorisait des chenapans à lui faire une crasse aussi stupide.
« Quoi, t’as aussi piqué sa pompe au pépé ? » M’étonnai-je entre deux spasmes de fous rires. J’ignorais jusque-là qu’on la lui avait aussi prise.
« Ben ouais, ne faut pas faire les choses à demi. » dit un de mes acolytes en exhibant l’objet fait d’aluminium terni et nous repartîmes derechef dans un éclat de rire sourd qui nous tordait les boyaux.
Bientôt las d’épier notre cycliste, nous galopâmes en direction du centre-ville pour y trouver un lieu à même de nous accueillir pour nous réchauffer sans rentrer chez nous. Un cinéma semblait tout indiqué. Traversant Dijon que le ciel livide commençait à saupoudrer de quelques flocons épars, nous avons traversé les rues, parcourues seulement par quelques passants pressés, les bras chargés de paquets, emmitouflés dans des longs manteaux. Quelques Allemands qui n’étaient pas en service et dont les lourdes bottes ferrées battaient le pavé d’un rythme régulier, baïonnette au côté, marchaient par groupes de deux ou trois, indifférents au froid. Un cinéma proche de la gare possédant des portes arrière était devenu notre refuge gratuit. Nous pouvions, en empruntant celle-ci, nous glisser à quatre pattes jusqu’au premier rang ou il nous suffisait de nous camoufler sous les sièges en attendant le début de la séance. Nous fîmes donc ainsi et, comme toujours, les ouvreuses ne prêtèrent pas attention à nous. Au programme « le Colonel Chabert ». Ma foi, un film… sans doute pas celui que nous aurions choisi, mais il faisait chaud au moins. Les petits outils du vélo volèrent un par un vers le fond de la salle obscure quasi vide en cette veille de fête. Nous les jetions par-dessus nos têtes, inconscient du risque. La séance finie nous rentrâmes gaiment en chahutant sur les pavés à peine blanchis par un manteau neigeux symbolique. Arrivé rue Jean-Baptiste Baudin nous regagnâmes nos pénates. Les deux frères italiens étaient attendus de pied ferme par leur mère, une petite dame sévère, toujours de noir vêtue, qui les élevait seule. La sicilienne qui habitait un trois-pièces misérable au rez-de-chaussée les accueillit vertement en sortant sur le pas de la porte. Levant les bras au ciel dans un geste théâtral, elle se dirigea droit vers eux et saisit les deux marmots, chacun par une oreille, en déblatérant de longues phrases faites de mots italiens et de quelques mots français épars pour les entrainer chez elle. Ses cris attirèrent bientôt une autre femme qui vint chercher sa progéniture. Le plus âgé d’entre nous qui vivait lui-aussi seul avec sa mère, une Polonaise fut vertement réprimandé son tour par celle-ci et trainé chez lui non sans avoir reçu quelques claques qu’il essaya d’esquiver de son mieux. Quant à moi, je rentrai chez moi sans subir la moindre remontrance. Mon père fumait paisiblement une brune en lisant l’un des nombreux livres qu’il avait pu récupérer au cours des années à l’imprimerie Darantière, laquelle permettait à ceux de ses employés qui le souhaitaient, de prélever de temps à autre un petit nombre de livres brochés. Son air altier mais jovial lui donnait toujours une apparence de bonhommie distinguée qui le caractérisait et qui faisait forte impression. Pourtant son calme masquait sans doute les inquiétudes de tout un chacun en ces temps troublés. Il me lança un regard affectueux et complice et, sans dire un mot, m’invita d’un geste de la main à venir auprès de lui. Puis d’un ton noble et serein, il me dit amusé que le grand jour était arrivé et que le père Noël passerait pour dispenser aux enfants sages ses bienfaits. Mais avais-je été sage ?
Ma mère nous avait préparé une collation festive avant le repas du 25 où une dinde serait servie, pour suivre la tradition. Comment un tel volatile avait pu être trouvé ? Mon père connaissait bien du monde, et nous avions la chance d’avoir une partie de notre famille qui habitait à la campagne et était en mesure de nous fournir des produits qu’autrement seul le marché noir pouvait procurer. Nous faisions donc figure de privilégiés. Après ce souper, il était bientôt l’heure pour moi d’aller au lit la tête pleine de rêves quand, dans l’escalier de bois qui menait à l’appartement, nous entendîmes un pas lourd qui se rapprochait de la porte d’entrée. Mon imagination d’enfant m’incita à croire quelques longues secondes que le père Noël allait surgir portant sur son dos sa hotte pleine de joujoux. Je voyais déjà le vieillard à la barbe blanche comme la neige faire son entrée dans la pièce et me figurais devoir être – qui sait ? – le premier enfant à qui il donnerait en personne ses merveilleux cadeaux. En un instant, j’essayai de deviner quels seraient mes cadeaux cette année, et je me surpris à être un peu déçu de le voir, car le rencontrer ferait définitivement perdre à cette nuit sa magie. On frappa à la porte : le cœur tremblant je me préparais à la rencontre… Mes parents se regardèrent. Les yeux de ma mère montraient une inquiétude mêlée de surprise, et elle paraissait attendre une explication de mon père. Celui-ci ne bougeait pas et fixa la porte quelque seconde. On frappa de nouveau presque timidement, quoique fermement. Une sensation étrange s’installa, une sorte de confusion.
- Eh bien, Désiré, ouvre, va voir ce que c’est ! dit ma mère.
Mon père se leva et se dirigea lentement vers la porte de chêne, au travers de laquelle il demanda qui frappait ainsi à cette heure, sachant que le couvre-feu interdirait bientôt de sortir.
- Bonchour, excussez moi que je vous déranche je suis soldat allemand, je peux vous parler ?
Mon père resta un instant muet.
- Que voulez-vous ?
- Che m’appelle Klaus, che suis seul ce soir che pourrais entrer s’il vous plait ?
Mon père hésita encore, regarda derrière lui cherchant une approbation franche, un refus net, ou au moins un avis, mais ma mère le fixait sans réaction, stupéfaite. Il se décida à ouvrir, sans conviction. Toujours assis à table juché sur une chaise trop grande, les jambes ballantes, je découvris dans l’embrasure de la porte un grand soldat dont le calot et les épaules étaient couverts de petites paillettes de glace argenté. Ce curieux père Noël avait un grand nez rouge, fin et long.
Mes parents demeuraient stupéfaits et l’autre demeurait sur le pas de la porte sans bouger
- Oui, si vous voulez… dit mon père un peu hésitant. Bien entrez, entrez, toute la chaleur s’en va… …
L’Allemand, qui était demeuré immobile sur le pas de la porte, avança sans se faire prier plus avant. Sa longue capote vert-de-gris le faisait paraître sans doute plus grand qu’il n’était, car sa taille ne dépassait guère celle de mon père.
- Excussez mon déranchement Matame. Che suis complètement seul ce soir de Noël. Che peux passer avec fous le soirée. Là-bas, en Allemagne ch’habite dans la Schwarzwald, près Freiburg, et c’est très important Noël. Chacun fête ensemble. Mais ma femme et mes enfants che ne peux pas les voir… Alors che suis –ach, wie sagt man traurig…
Il montra ses yeux et mima des larmes
- Triste ?
- Ja, ganz genau, triste !
- Mettez-vous donc à l’aise, reprit ma mère sans insister avec un sourire aimablement contrefait que contredisait son ton aussi emprunté que neutre.
L’Allemand souriait l’air gêné.
- Merci peaucoup. Fraiment chentil, che pensais vous refussez, nous ne sommes pas très aimés ici, bien sûr, che sais bien. C’est normal, le guerre… Mais vraiment, c’est Noël auchourd’hui. Ce soir, Jesus kommt ! Chacun est en paix, et frère, non ?
Il marquait tous ces mots de mimiques exagérées pour être certain de se faire comprendre, passant en un instant du dégoût de la guerre à la joie de Noël. Son interrogation demeura en suspens. Il agrandit encore son sourire inquiet dans l’attente quasi désespérée d’une réponse.
- Oui c’est Noël… Vous voulez un café ? reprit enfin mon père.
- Oui, folontiers.
Le soldat se décoiffa, détacha son ceinturon enleva son manteau qu’il plia soigneusement après en avoir sorti de ses poches quatre paquets qu’il aligna par ordre de taille sur la table de salle à manger. L’une d’eux était sans doute une bouteille enroulée dans du papier, sanglée avec une ficelle.
- Lucienne, débarrasse Monsieur s’il te plait, suggéra mon père.
Elle emmena la capote dans une pièce voisine. Je regardai avec attention cet uniforme en face de moi tandis que notre visiteur se sanglait de nouveau et ajustait machinalement le bas de sa vareuse de drap épais qui semblait très courte. Ce devait être un sous-officier, car le col vert foncé de sa vareuse était bordé d’un galon blanc argenté. Le calot qui trainait à plat sur la table me séduisait particulièrement. L’Allemand me sourit.
- Quel âche es-tu ?
- J’ai 7 ans, j’aurai 8 ans en avril, répondis-je fièrement.
- Moi aussi tu sais ch’ai un petit garçon. Il est plus jeune que toi. Il est 6 ans. Mais bientôt, en Chanvier il sera 7 aussi.
Comme je fixais toujours sa coiffure, il s’en saisit et la mit sur ma tête.
- Foilà, maintenant tu es soldat toi aussi… et il se mit à rire.
- Mon père se mit à rire aussi un peu nerveusement.
L’Allemand montra les paquets
- C’est pour fous. Wie sagt man Geschenke ?
- Cadeaux ?
- Ja richtig, cadeaux.
- Merci, c’est gentil.
- Non ça me fait plaisir, merci que fous m’accueillez.
Ma mère revint de son petit pas rapide avec une cafetière pleine qui sentait bon un mélange de café et de chicorée.
Elle m’enleva la coiffure du soldat assez vertement.
- Qu’est-ce que tu fais avec ça sur la tête.
Elle tendit abruptement le calot à l’Allemand.
- Excussez-moi c’est moi qui…
Ce dernier fut très attristé de sa réaction. Il se sentait confus et avait peur d’avoir commis quelque impair. Un silence s’en suivit, pesant.
- Je regardais juste le chapeau du monsieur, c’est tout, il a rien fait de mal dis-je.
- Vous ne fêtez pas Noël, avec vos « collègues » reprit mon père pour reprendre la conversation.
- Si, nous faisons aussi. Mais che suis las de toujours être avec des soldats. Fous safez, je suis pas toujours été soldat. Che suis Tischler. Scheisse… aber wie sagt man noch das ? Che fabrique avec le bois, des meubles…
- Vous êtes ébéniste ? demanda ma mère radoucie.
- Nein, ébéniste c’est des meubles jolis. Moi, c’est tout simple, fait de sapin.
- Ah oui, menuisier ?
- Oui, menuisier, c’est ça !
- Ja, pas que des meubles, che fais tout en bois.
Il se pencha à l’oreille de mon père et lui murmura quelque chose en me jetant un coup d’œil attendri.
- Ch’ai aussi un petite fille, reprit-il en me regardant. Elle est toute blonde. Die sieht wie einen Engel aus… Elle est comme un ange. Mais che ne l’ai pas vue beaucoup. Elle est née 1939 et ch’ai dû laisser ma femme et ma maison. Alors che n’ai vu que deux fois mon petite fille.
Ma mère lui jetait un regard sans compassion. Je lisais dans ses yeux sa réponse muette : « Il ne fallait pas faire la guerre ». Un sourire de façade tentait de camoufler son animosité que je ressentais de manière si évidente et que pourtant notre « invité » ne semblait pas déceler. Signe qu’il se sentait en confiance, l’Allemand enleva son ceinturon remis machinalement quelques minutes avant et le posa sur la table. Voyant ma curiosité il me montra la boucle de celui-ci en précisant :
- Steht geschrieben « Gott mit uns », ça veut dire Dieu avec nous. Che ne sais pas si c’est frai, ajouta-t-il du ton grave et mélancolique, mais ce soir Dieu est avec tout le monde.
Et il sourit. Je fixai le gros étui de cuir noir qui était accroché par deux passants à la large ceinture également de cuir, et qui à n’en point douter devait contenir un pistolet.
En cherchant du regard une sourire complice, il montra de nouveau les paquets mais en isola un tout petit :
- Pour fous… Monsieur… Madame, et pour toi.
- Merci répondîmes nous tous en chœur
Le paquet de mon père contenait bien une bouteille. Un alcool.
- Kirsch ! Schmeckt gut… Très bon
Celui de ma mère était remplis de petits biscuits découpés à l’emporte-pièce en forme d’étoiles et d’animaux.
- Ma mère m’a envoyé d’Allemagne
- Mais, c’est pour vous si c’est votre mère qui les a faits…
- Non, non, ça me fait plaisir, et puis j’ai encore, et toi alors qu’est-ce que c’est ?
J’ouvris mon petit paquet, c’était une tablette de chocolat mais pas de cet étrange chocolat que les soldats nous donnaient habituellement, non c’était du vrai chocolat au lait. Je ne pus résister à la tentation de le goûter sans délai. Un régal ! Une rareté je crois que je n’en avais jamais goûté de si bon.
- C’est que nous n’avons rien à vous offrir.
- Fous m’accueillez déjà… C’est beaucoup !
- Ah si, du pain d’épice ! Dit ma mère toute contente. Vous connaissez pain d’épice ? Spécialité de Dijon ajouta-t-elle en parlant très fort et en articulant comme si l’Allemand avait été sourd ou simplet.
- Oui, che connais, ch’aime beaucoup, ja « Mulot et Petit champ », dit l’Allemand, fier de montrer qu’il connaissait effectivement.
- C’est ça oui Mulot et Petitjean… Corrigea-t-elle d’une voix normale un brin moqueuse.
Elle en disposa sur une assiette quelques tranches pour accompagner le café.
La conversation s’engagea d’une manière plus détendue. Le sous-officier nous parla longuement. S’il parlait un peu français c’est parce que dans sa région traditionnellement francophile, qui est proche de la frontière, les contacts n’étaient pas rares et généralement amicaux avec les Alsaciens d’ailleurs redevenus allemands depuis la défaite. C’était un Unterfeldwebel, un sergent-chef chez nous. Il nous parla longuement de sa famille qu’il ne pouvait pas voir souvent, de son village près de Fribourg-en-Brisgau, de ses balades dominicales dans les forêts, de toute cette vie quotidienne à laquelle l’appel sous les drapeaux l’avait arraché. Mon père parla lui aussi de sa vie et de la chance qu’il avait eue une première fois de ne pas être prisonnier de guerre comme tant d’autres et une seconde fois de ne pas devoir partir au STO. L’Allemand nous expliqua à quel point il aimait la France en précisant que, chez eux, il y avait d’ailleurs une expression qui, pour qualifier un bonheur parfait, disait qu’on était « heureux comme Dieu en France ». Ma mère resta silencieuse, estimant peut-être que son rôle de femme au foyer ne devait guère différer de celui assigné à l’épouse du soldat, et qu’en conséquence en parler n’avait aucun intérêt.
Alors que le sommeil commençait à me rappeler l’heure tardive, l’Allemand prit un air sombre. Les petits verres de marc de Bourgogne qu’il avait enchainés après le café n’étaient pas étrangers à cette mélancolie décomplexée. Ses yeux bleus commencèrent à se remplir de larmes amères.
- Che vais devoir partir…
- Vous pouvez encore rester un peu si vous voulez…
- Non, che veux dire : che doit partir de Dijon… Pour le front.
Un silence s’abattit dans la pièce. L’Allemand regardait droit devant lui l’œil vide et délavé comme s’il apercevait un horizon lointain et morne par-delà la cloison.
- Au début de chanvier che partirai sur le front à l’Est. Nach Russland.
Le gaillard d’une trentaine d’année se mit à pleurer, mais pas comme un enfant : il y avait quelque chose d’irrésistiblement poignant dans ces grosses larmes de désespoir qui roulaient sur ses joues creuses. Il détacha son col comme s’il eût soudain éprouvé une grande peine à respirer.
- Ch’ai des camarades qui sont là-bas. Il paraît que c’est terrible. Mon petit frère aussi. Blessé gravement en 1941 à Smolensk. Seulement il était 25 ans d’âge. Il a perdu une main.
Dans mon esprit d’enfant je me demandai comment on pouvait perdre une main. J’eus la vision absurde d’une main qui se détachait sans raison du bras et tombait au sol.
- L’hifer, là-bas, est terrible. Même dans le Schwarzwald il est froid, mais pas autant.
Des sanglots commençaient à l’étrangler.
- Doch werd’ich mal nie wiederkehren. Schweinerei. Leider muss Ich. Aber werd’Ich bald tot.
Dans un geste de désespoir il ouvrit l’étui de son pistolet et sortit celui-ci en le regardant rageur et désabusé, et le jeta à travers la pièce contre le mur qui lui faisait face.
- Sinnlos ! Pas de sens. Le guerre… terrible. Che…
Il chercha un mot qui ne vint jamais. Puis s’écroula sur la table le front contre ses bras croisés. Mes parents se regardaient, ne sachant quelle attitude adopter. Cet ennemi qui pleurait dans la lumière blafarde de notre salle à manger leur provoquait un sentiment indéfinissable mêlé d’empathie et d’indifférence. Ce type n’était sans doute pas un mauvais bougre, et sa solitude faisait peine à voir. Bien sûr il était seul, loin de chez lui et de ceux qu’il aimait, mais comment éprouver sans honte une compassion pour ce boche. La victoire avait probablement déjà changé de camp, c’était une question de mois, d’année peut-être mais les vert-de-gris repartiraient d’où ils étaient venus. Mon père lui posa une main timide et hésitante sur l’épaule pour le réconforter. Ma mère baissa la tête, pour éviter de prendre position, peut-être aussi pour ne pas éprouver la culpabilité d’être émue par cet étranger, cet occupant. Tous deux restèrent cois de longues minutes, ne trouvant pas de mots justes.
Mon père finit pourtant par rompre ce silence pesant :
- Votre frère est bien rentré chez vous, si j’ai bien compris ?
- Ja, après Feldlazarett. Plus possible être dans la Heer. Il est renvoyé à Ohrensbach chez les parents à la ferme. Inapte ? C’est ça ?
- Oui inapte au service.
- Vous voyez… conclut ma mère.
L’Allemand tapota la main de mon père puis se redressa, et fit le tour de la pièce avec des yeux encore humides qu’il essuya d’un revers de manche.
- Merci fous êtes de Praves gens. Excussez moi che ne foulais pas. Aber… Che fais vous laisser, fous êtes en famille, et che dois retourner à la caserne maintenant, c’est mieux.
- Vous pouvez rester encore un peu, n’est-ce pas Lucienne ?
- Oui, si il veut.
L’Allemand, qui s’était levé, était allé chercher son arme. Il la remit dans son étui en silence. Me caressant la joue, il dit simplement :
- Ch’espère tu ne feras pas le guerre. Niemals, das wünsch’ich dir.
Et il alla vers le sapin dont les bougies étaient déjà presque consumées… On m’envoya au lit sans attendre son départ et sans parler de l’étrange scène qui venait de se passer.
Depuis mon lit où je ne dormais pas –car mon esprit était toujours animé par l’excitation de Noël-, j’entendis dans l’obscurité totale des persiennes colmatées avec du papier-journal, le bruit régulier de pas lourds.
Le lendemain, ma mère vint me réveiller. Le père Noël était passé. Quelques fruits et un ou deux jolis paquets étaient bien au pied de l’arbre de Noël, parsemé de petites bougies toutes neuves. Je courus vers mes cadeaux sous le regard amusé et heureux de mes parents. A une branche de l’épicéa pendait le quatrième paquet de notre visiteur imprévu de la veille. Roulé dans un papier tout simple, sanglé de ficelle, il y avait une petite figurine en bois articulée représentant un grenadier du temps des guerres en dentelles, avec de grandes moustaches noires et des brandebourgs sur le torse.


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