L’Envol des Mots

Philippe Béhin-Stroud, écrivain public.

O Fortunatos : La Pommeraie.

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Chavigny-sur-Ouche est un de ces petits villages de pierres blondes de l’ouest dijonnais. Bien que ses origines soient incertaines, on se plait à croire qu’elles sont anciennes. Hameau pendant longtemps sans doute, il s’était développé au XIXème siècle au gré des innovations techniques et de l’amélioration des voies de communication, fluviales d’abord avec la création du canal de Bourgogne, puis ferroviaires. Une petite économie s’était alors développée et de nouveaux habitants étaient même venus du Morvan tout proche. Épargné par les aléas de l’Histoire, le village n’avait jamais connu de grand drame. Si l’on excepte les inondations sporadiques et la saignée de la Grande Guerre, aucune catastrophe n’était jamais venue endeuiller le paisible village dont l’heure de gloire avait été une escarmouche victorieuse contre un détachement égaré de Prussiens en 1871. Même le dernier conflit franco-allemand s’était résumé une longue attente d’un libérateur, et des rares occupants que l’on vit, on ne conserva pas un mauvais souvenir. Tout autour, un patchwork de forêts, de prés et d’anciens vergers créait un paysage serein dont les teintes variaient gracieusement d’une saison à l’autre. Jadis, une boulangerie, un café, une épicerie et même une petite auberge y avaient humblement prospéré, mais tous ces petits commerces avaient disparu pendant les deux dernières décennies du XXème siècle. Alors même que l’activité économique s’en allait, l’aspect de Chavigny s’améliorait. L’église du XIXème siècle retrouva son lustre passé grâce aux subventions, et la mairie fit l’objet d’un ravalement qui rendit sa clarté au calcaire de sa façade en 2008. Les façades des anciennes fermes, des maisons vigneronnes, des maisons de village ainsi que des quelques demeures bourgeoises, havres de paix de Dijonnais ou de Parisiens fortunés retrouvèrent elles-aussi une luminosité depuis longtemps ternie. Les hameaux, enfin profitèrent de l’augmentation indiscutable du niveau de vie des habitants, parfois enfants du pays partis travailler en ville citadins en quête d’espace ou étrangers rêvant d’une villégiature idéale. Trois hameaux étaient rattachés à la commune, Torvebois, Vieux-Moulin et La Pommeraie. Si les deux premiers avaient toujours conservé l’usage leur nom, le troisième était déjà tombé en désuétude au début du XXème siècle et seule Louise Martin, la doyenne du village, se souvenait avoir entendu nommer ainsi les deux maisons isolées. Avec mépris, ses parents disaient d’ailleurs à l’époque que leurs habitants n’étaient que des beurdins, des idiots. Quand Isabelle et Jean-Baptiste achetèrent la longère, ils ignoraient donc aussi bien le nom donné au lieu-dit que la réputation de ses habitants au sein du village. Il fallut plusieurs années avant qu’ils ne l’apprennent, au gré d’une discussion inopinée avec l’octogénaire.

Véronique parvint à vaincre les préventions de Jean-Baptiste qui ne désirait pas plus se rendre à la fête de la Saint-Jean cette année-là que les années précédentes. Désireuse de tenter rétablir un contact avec les autres habitants de la commune, elle lui fit valoir que pendant les années où elle avait été secrétaire de mairie, elle n’avait eu que des rapports cordiaux avec les administrés à quelques rares exceptions près, et s’il était arrivé que quelques-uns s’emportent, elle n’avait jamais été la cause de leur colère et ils s’étaient, après-coup, excusés de leur mauvaise humeur. Elle était donc persuadée que, la connaissant, ils abandonneraient leur réticence et adouciraient leur jugement, somme toute infondée. La confiance que Jean-Baptiste plaçait en son épouse avait peut-être triomphé de ses doutes et il fut convenu qu’on se rendrait à la fête sur la place du village. Véronique attendait beaucoup de ce geste. Attristée par l’hostilité, l’indifférence ou la médisance des copropriétaires de la résidence où elle avait vécu plus de quinze ans avec Paul, c’était pour elle l’espoir d’une revanche sur une médiocrité humaine qui l’avait profondément affectée. Elle était convaincue qu’en jouissant d’un environnement bucolique aussi paisible, la petite communauté villageoise pouvait vivre si ce n’est dans une totale symbiose, du moins en bonne intelligence. La proposition de se joindre à la fête comme la discussion qu’elle avait eu avec Michel et Maryline lui avait paru être un signe encourageant. C’était aussi pour Jean-Baptiste qu’elle nourrissait cet espoir. Il lui était évident que les ombres de son passé demeuraient comme autant de blessures à vif qui mettaient en péril sa capacité même à jouir sans frein de leur bonheur. Sans se l’avouer tout à fait, elle était galvanisée par l’idée d’être celle qui serait enfin à même de rétablir un lien depuis longtemps rompu sans beaucoup de raisons. Cette mission qu’elle s’était donnée l’emplissait d’une joie un peu naïve, comme quand enfant elle prenait un plaisir parfois un peu honteux à rabibocher des camarades d’école. Une fois encore elle se laissait aller à son bon cœur, sure du bien-fondé de sa cause, à défaut d’être certaine du résultat.

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