Heureux temps où une littérature légère aux gags potaches avait un vrai succès ! Jules Romains nous offrait, il y a 112 ans, Les Copains, un petit livre sans autre réelle prétention qu’une intention de divertir. Irrévérence et humour décalé étaient au rendez-vous de cette farce, publiée pour la première fois aux éditions Eugène Figuière & Cie, éditeur à Paris en janvier 1913. L’ouvrage sera republié de nombreuses fois, chez Gallimard notamment, et fera l’objet d’une adaptation cinématographique par le réalisateur Yves Robert en 1966 dont la musique, signée Georges Brassens, est connue du plus grand nombre.
C’est tout l’univers de Jules Romains qui est concentré dans ce court roman qui raille avec bonhommie des institutions civiles, militaires et religieuses.
L’Auvergne natale de Jules Farigoule est le décor de cette farce bon-enfant : c’est dans ses souvenirs d’enfance que l’académicien, né à La Chapuze près du Puy-en-Velay, les puise, réminiscences de vacances passées dans ces paysages paisibles et verdoyants auxquels il demeurera attaché sa vie durant.
La joyeuse équipe de sept copains (Bénin, Broudier, Huchon, Lamendin, Lesueur, Martin, Omer), adepte de la dive bouteille se lance dans une croisade absurde contre les insolentes villes d’Ambert et d’Issoire, qui la « nargue » sur une carte de France lors d’un repas trop arrosée. Si le deux charmantes petites villes sont distantes d’un peu plus de cinquante kilomètres, Ambert est située à environ quatre-vingt-dix kilomètres de la maison natale de l’auteur. La cité auvergnate est donc la cible d’une série de canulars absurdes et d’anecdotes farfelues. Parmi elle, le fameux rendez-vous fixé devant la mairie, malheureusement sans façade, ou plutôt une façade infinie, puisque ronde.
De passage à Ambert, je n’ai pas résisté à l’envie de faire moi aussi le tour de cette curiosité qui m’avait appris, enfant, le nom de la petite commune bien connue par ailleurs des gastronomes pour son fameux fromage, la fourme.
À l’inverse de nos copains, ce n’est pas de nuit que je découvre l’édifice, mais par un beau jour d’hiver. Le monument est des plus singuliers, et mérite un détour inspiré de la rotonde parisienne de la halle aux blés, située dans le 1er arrondissement, (construite entre 1763 et 1767, devenue bourse de commerce en 1889).
Unique en Europe, il fut érigé au début du XIXème siècle. Dès l’origine, au moins deux fonctions lui furent assignées : à la fois mairie (mais cette affectation sera repoussée de proche en proche jusqu’en 1827, faute de moyens) et marché aux grains dès 1816 alors que l’édifice demeure inachevé. L’insolite bâtiment dont le concepteur n’est pas connu de divise en deux parties : au rez-de-chaussée, une galerie ouverte sur la rue, qui servait de marché, et une salle centrale qui accueille des expositions temporaires, et à l’étage unique, des pièces réservées aux services de la commune, aux conseils municipaux, et une salle des mariages au centre.
Un monument à découvrir, qui saura ravir les curieux, comme les amateurs d’architecture, ou de littérature.

Les Copains, Jules Romains :
« Ils arrivaient donc sur une petite place d’Ambert. Ils avaient erré une demi-heure dans la ville ; et ils perdaient l’espoir de trouver la mairie.
Soudain, un homme parut à un angle de la place. C’était un sergent de ville, le sergent de ville d’Ambert, le gardien de la paix d’Ambert.
Bénin marcha vers lui :
— Pardon, monsieur l’agent, où se trouve la mairie, s’il vous plaît ?
Le gardien de la paix d’Ambert répondit :
— Vous avez un lampion, vous. Mais les deux autres ?
— Excusez-nous, monsieur l’agent, nous formons un convoi ; et d’après les règlements de police, comme vous le savez, le premier véhicule d’un convoi est seul tenu de porter un fanal.
L’agent garda le silence. Bénin reprit :
— La mairie est par ici, sans doute ?
— L’hôtel de ville ?
— Oui.
— Qu’est-ce que vous allez faire à l’hôtel de ville à minuit moins le quart ? Tous les bureaux sont fermés.
— C’est-à-dire que nous nous rendons chez un de nos parents qui habite en face de l’hôtel de ville.
— Ah ! c’est différent. Eh bien ! prenez la rue que vous voyez là, tournez par la deuxième à gauche ; ensuite vous prenez la première à droite, vous marchez cent mètres, vous appuyez à gauche, et vous y êtes.
Bénin, Broudier, Lesueur ne mirent qu’une quinzaine de minutes à réaliser les vues de l’agent. Il n’était pas loin de minuit quand ils lurent sur le pan d’une maison : « Place de l’Hôtel-de-Ville ».
Ils découvrirent alors un monument étrange, une sorte de grosse rotonde, dont la rotonde du Parc Monceau n’eût été que le poussin.
— Quoi ! dit Broudier, serait-ce la mairie d’Ambert ?
Ils se turent. Ils contemplaient avec émotion ce monument d’orgueil.
— Mais, dit Lesueur, d’une voix mal assurée, où est le milieu de la façade ?
Personne d’abord n’osa répondre. Broudier dit enfin :
— La mairie d’Ambert est une mairie dont la façade est partout, mais le milieu nulle part. Ils méditèrent dans l’ombre. Lesueur dit :
— Qu’allons-nous faire ?
— Je n’aperçois qu’une solution, dit Bénin. Nous allons tourner l’un derrière l’autre autour de la mairie d’Ambert. Nous tournerons d’un mouvement régulier. De la sorte nous passerons nécessairement devant le milieu de la façade de la mairie d’Ambert, si ce point existe ; ou si, comme je pense, ce point n’existe pas dans le réel, s’il n’est qu’une pure conception de l’esprit, si, pour mieux parler, il s’agit d’un lieu géométrique, nous le décrirons en entier, et nous serons ainsi fidèles à notre rendez-vous.
C’était sans réplique.
— Dans quel sens tournerons-nous ? demanda Lesueur.
— Mais dans le sens des aiguilles d’une montre !
L’un derrière l’autre, poussant leurs machines, ils approchèrent de la mairie ; quand ils n’en furent plus qu’à une faible distance, ils commencèrent à tourner autour dans le sens des aiguilles d’une montre.
*
Quelques instants plus tard, Huchon, une valise à la main, mettait le pied sur la place de la mairie. Il était fort myope. Aussi ne distingua-t-il d’abord qu’un bloc volumineux dressé dans l’ombre. Il alla vers cette masse.
— Je ne sais pas où est la façade, se dit-il, mais je n’ai qu’à faire le tour, je la trouverai bien.
Et il se mit à faire le tour du monument, par la gauche. Il marchait d’un bon pas. Il pensait :
« Il doit y avoir comme une espèce d’abside arrondie. Je suis en train de la longer. La façade est de l’autre côté, sûrement. »
Mais la muraille tournait devant lui, sans fin. Il eut l’impression d’être revenu à son point de départ.
— C’est curieux. Je suis probablement la dupe d’un effet de symétrie. Cet édifice a des dimensions considérables, et est orné, je présume, de plusieurs coupoles qui se font pendant. J’en contourne successivement la base. Je finirai bien par trouver la façade.
Et il continua.
Minuit sonnait quand survinrent, de la direction opposée, Omer et Lamendin. Ils avaient débarqué en gare d’Ambert vers les dix heures du soir. Ils s’étaient procuré des chambres d’hôtel ; ils s’étaient décrassés et restaurés consciencieusement ; et ils se félicitaient de joindre le lieu du rendez-vous à l’heure exacte.
— Voici la mairie ! dit Omer. Nous ne nous sommes pas pressés ; nous n’avons demandé de renseignements à personne, et nous arrivons avec la précision d’une éclipse.
Ils s’avancèrent tout près de la muraille
— Tiens ! dit Lamendin, il y a une sorte de portique circulaire. C’est une idée originale. La façade se trouve de l’autre côté.
Et ils commencèrent à contourner l’édifice par la gauche.
— J’entends des pas, il me semble, dit Lamendin.
Omer répondit, négligemment :
— Ce sont de braves provinciaux qui regagnent leur domicile. Les autres jours, ils se couchent à neuf heures. Mais, le samedi soir, ils se permettent quelques excès.
Ils continuèrent à tourner. À dix mètres derrière eux, Huchon venait, valise en main, tournant toujours, et disant :
— Cet hôtel de ville à trois fois la taille du Panthéon. Je ne m’attendais pas à trouver ici un tel faste municipal.
À vingt mètres derrière lui, Bénin, Broudier, Lesueur venaient, poussant leurs machines et tournant aussi, mais sans illusion.
Tout à coup, Bénin s’arrêta :
— Messieurs faisons volte-face et tournons en sens inverse ! C’est en cherchant les Indes par la route de l’ouest que Colomb a découvert l’Amérique.
Ils firent volte-face. Lesueur, ainsi, tenait la tête.
À peine eut-il marché quelques pas qu’il tomba sur deux hommes dont l’un disait :
— L’emploi de ces vastes motifs circulaires trahit une influence byzantine.
Et dont l’autre répondait :
— Je crois que nous serions arrivés plus vite en tournant par la droite. »


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