
Aujourd’hui je vais vous parler de « Grains de Révolte », un ouvrage d’Anthony Béhin (si vous vous posez la question, oui, oui, c’est bien mon frère !) paru aux éditions Dominique Guéniot en 2010.
Le 18 avril 1775, éclatait une émeute qui demeurera longtemps présente dans la mémoire des Dijonnais. Cet événement, de portée a priori locale, est en fait lié à un épisode clé dans la compréhension du mécanisme qui va conduire, parmi d’autres facteurs à la fin de l’Ancien Régime, « La guerre des farines ». L’avènement du libéralisme économique, à l’instigation notamment des physiocrates au cours de la seconde partie du XVIIIème siècle eut des conséquences inattendues. Les théories libérales censées être favorables à l’ensemble de la société d’alors, sont perçues comme une menace pour la sécurité de leur subsistance par les plus modestes. Bien des débats actuels font écho à cette problématique d’il y a près de 250 ans.
Les faits sont simples : tout commence aux alentours de 14h00, le mardi 18 avril 1775. Une petite foule mécontente s’en prend violemment à un dénommé Carré, meunier de son état, dont le moulin est l’un des plus importants de la ville. L’homme est haï parce que ses farines sont issues d’un procédé plus rentable qu’on appelle alors « moutures économiques », qui consiste à remoudre les « sons gras » évitant les pertes de farine. Cette technique, interdite au Moyen-Âge puis autorisée à partir de 1740 et qui tend à se développer en cette fin de XVIIIème siècle fait l’objet d’une grande méfiance populaire. L’altercation prend de l’ampleur. Craignant pour sa vie, le meunier se réfugie d’abord chez une connaissance, M. Potel, un procureur. Les émeutiers, le suivent et mettent à sac la maison de l’homme de loi avant de se diriger vers le moulin de Carré qu’ils saccagent. Les troubles prennent fin en partie grâce à l’intervention efficace de l’évêque de Dijon Monseigneur D’Apchon, sans que les autorités de fassent intervenir la troupe, malgré le pillage d’un autre hôtel particulier, celui du conseiller au parlement Filzjean de Sainte-Colombe. L’auteur s’attache en premier lieu à resituer les faits dans leur contexte : l’arrière-plan économique bien sûr avec les hésitations de la politique royale sous Louis XV qui, dès 1763 entend promouvoir ce libéralisme balbutiant, mais qui abandonne cette première tentative peu concluante, puis, en 1774 l’édit sur la liberté du commerce des grains Turgot, qui déréglemente le prix des farines qui constituent la base de l’alimentation au moment même où deux années consécutives de mauvaises récoltes rendent le grain plus rare. L’adoption de ce texte aura pour conséquence la fameuse « guerre des farines », mouvements de révoltes sans véritable coordination mais qui s’étendent à toute la France au cours des semaines qui suivent. Arrière-plan local aussi, qui explique la genèse de cette journée d’émeute qui, pour être spontanée, n’en était pas moins prévisible aux yeux des responsable municipaux, des états de Bourgogne et de l’administration royale qui prêtent une attention particulière aux marchés dijonnais et tentent d’éviter la crise, désireux de parer l’éventualité de trouble.
Les faits eux-mêmes, qui font l’objet d’un chapitre, n’apparaissent pas comme essentiels. Mais ils sont l’illustration locale d’un mouvement de mécontentement qui s’étend à une vaste moitié nord du royaume dans les semaines qui suivent. Ils démontrent aussi que les émeutiers Dijonnais n’ont pas désigné comme responsables de la relative pénurie, et surtout de la montée des prix, des inconnus pris au hasard, mais au contraire des personnes influentes ou aisées, liées entre elles par une affaire judiciaire dont le meunier avait fait l’objet.
Les troubles, qui n’ont pas abouti à des exactions contre les représentants pouvoir royal, seront suivis d’une réaction modérée et relativement bienveillante de la justice. Si deux peines de mort sont prononcées, aucune n’est exécutée. 12 autres émeutiers sont condamnés à des peines plus clémentes. La crise dijonnaise n’est donc pas un soulèvement, et ses conséquences directes sont limitées, mais elle n’en demeure pas moins un fait local révélateur, précurseur d’événements analogues dont les causes comme le traitement aboutiront à de véritables soulèvements treize ans plus tard.
L’auteur, s’appuyant sur les recherches d’autres historiens et sur de nombreuses archives inédites (archives départementales de la Côte-d’Or, archives de Chantilly notamment) a su concilier les aspects didactique, narratif et analytique avec habileté, faisant de Grains de Révolte un ouvrage d’une lecture agréable, érudit sans être rébarbatif, qui saura être utile aux chercheurs et enrichissant pour tous les passionné d’histoire.
Préface par M. François Rebsamen, ministre de l’Aménagement du territoire et de la Décentralisation de France, président de Dijon Métropole, ancien maire de Dijon,
Éditions Dominique Guéniot, broché, 208 pages.
Date de parution : le 24 novembre 2010
EAN : 9782878254877
ISBN : 9782878254877

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