Nouvelle, soumise au concours d’écriture les « Plumes de l’air et de l’espace » 2025, lancé à l’initiative de la fondation Ailes de France et du Centre d’études stratégiques aérospatiales (CESA)
Philippe Béhin-Stroud
Pour la seconde fois de la journée, la cloche retentit. Cette nouvelle alerte annonçait, sans l’ombre d’un doute, une nouvelle tentative allemande de traverser la Manche pour semer la terreur. Les bombardements d’objectifs militaires avaient cédé la place à celui des villes sans considération pour les populations civiles, depuis des mois maintenant. Tous les pilotes réunis dans la salle de repos bondirent de leurs fauteuils dépareillés pour courir jusqu’à leurs appareils alignés sur le champ herbeux de la base. Les capots-moteur de nombre des Hurricanes, étaient encore ouverts, dévoilant leurs entrailles confiées aux soins méticuleux des mécanos et des armuriers. En un tournemain chacun de nous s’installa dans son cockpit, avec ce mélange de lassitude, de détermination et de peur qui était notre lot quotidien depuis bientôt un an. Quelques mots, un « bonne chance, Monsieur” déférent d’un sous-officier fébrile et nous attendions le signal du squadron leader. Après un roulage toujours trop long, nous nous élevâmes dans la pénombre d’un ciel grisâtre où seules quelques flaques d’une mélancolique lumière orangée parmi les nuages gris-bleus éclairaient le ciel crépusculaire. Rapidement nous n’eûmes plus guère que quelques dizaines de mètres de visibilité. Nombre de pilotes fraîchement arrivés n’avaient alors que quelques dizaines d’heures de vol effectif, si on faisait abstraction des symboliques heures rébarbatives sur les simulateurs en bois sur lesquels nous avions tous entamé notre entraînement. Pour ces gamins de quelques mois nos cadets, le vol aux instruments était un calvaire ; il leur faisait perdre tout repère visuel rassurant et il fallait avoir continuellement l’œil sur l’altimètre et l’horizon artificiel. L’urgence faisant loi, leurs ailes leur avaient été données bien avant qu’ils ne soient vraiment aptes à voler et a fortiori qu’ils ne soient en mesure de voler de nuit. La voix grésillante du squadron leader, déformée par la médiocre qualité du son des écouteurs des bonnets de vol les interrogea :
“Tout va bien les garçons ?”
Des voix juvéniles dont l’empressement trahissait le manque de confiance en soi lui répondirent avec une assurance affichée.
“Vous restez toujours prêts de vos chaperons, compris ?
– Oui Monsieur, répondirent en rafale les jeunes pilotes à peine sortis de l’adolescence. »
Au bout d’une dizaine de minutes, nous passâmes enfin au-dessus de la couverture nuageuse. À trois heures, le soleil n’était déjà plus visible mais illuminait l’horizon. Nous mîmes cap au sud, direction la Manche, invisible sous la masse moutonnante des cumulus.
« Ouvrez l’œil les gars, nous entrons dans le rayon d’action des Messerschmitt ! Objectif une belle formation, très probablement de bombardiers en route pour le casse-pipe !
– La chasse aux dindes est ouverte, Monsieur ! dis-je.
– Espérons qu’ils ont aussi des chasseurs. Ajouta mon ailier, Franklin.
– Toujours modeste Frankie !
– C’est tout de même plus motivant, non. Les Heinkel ? même ma grand-mère peut les abattre, pour peu que son fusil de chasse soit chargé ! Et pourtant elle y voit aussi loin qu’une taupe !
– Tu as la mémoire courte, tu as oublié comment le mitrailleur d’un Junkers t’a obligé à te poser sur le ventre dans un beau champ du Sussex.
– Tu vas me ressortir cette vieille histoire combien de fois, Collin ?
– Nous devrions rejoindre le wing commander d’ici 10 minutes, interrompit notre squadron leader.
– Seulement deux squadrons ? demanda timidement un bleu, prénommé Robert, d’un ton inquiet.
– T’as peur des dindes, Bobby ? plaisanta mon ailier.
– Évidemment, mon garçon, le flight sergeant a toujours été le plus grand as de la RAF, je me demande s’il a besoin de nous, ajouta le squadron leader pour charrier Frankie. Attention aux mitrailleurs « tacatacatac » ! »
Quelques minutes plus tard, le wing était en formation au complet, au-dessus de la côte du Dorset. En dépit des information transmises par les radars du chain home qui nous signalaient une immense formation devant nous, nous ne parvenions pas à distinguer le moindre avion allemand. Un squadron de Beaufighters équipé du nouveau radar air-air AI Mk. IV, envoyé à la rencontre de l’ennemi, nous avait précédé. Ce soir-là nous dûmes tous rentrer bredouilles.
– Au moins nous n’aurons perdu aucun garçon ce soir conclut notre squadron leader de retour à Charmy Down.
– Mais, en fait, c’était quoi ? un exercice ? Demandai-je.
– Hé non ! D’après moi, une erreur d’interprétation, sans doute. Si le chain home nous a peut-être sauvé la mise l’été dernier, on ne peut pas dire qu’il soit infaillible ! Un ami m’a dit qu’il y a quelques jours, plusieurs wings ont déjà été mises en alerte maximum parce qu’une gigantesque formation s’approchait de la Manche venant du Cotentin en France.
– Et ?
– Et… précisément ! Rien… Quand les éclaireurs sont arrivés, ils ont eu beau chercher… Pas un bandit dans le ciel ! Puis au bout de quelques dizaines de minutes, l’écho radar a disparu, comme il était apparu !
– Comme ça ?
– Oui. Comme ça.
– Une arme des Allemands ?
– Qui sait ? Tour ceci reste confidentiel pour l’instant… Pas un mot sur ce que je vous ai dit hors de la base. Vous m’entendez pilot officer ?
– Oui Monsieur, naturellement, ça tombe sous le sens.
Je rejoignis les autres qui nous observaient de loin dans la pénombre. À peine arrivé, des bleus qui m’avaient vu échanger avec notre squadron leader s’inquiétèrent de la teneur de notre brève discussion. Je restai évasif. Les quelques anciens de la Bataille d’Angleterre n’eurent aucune peine à deviner le sujet des quelques mots échanger. Ils avaient une grande confiance dans notre système de radar qui avait aidé nos pilotes pendant cette période critique à prendre l’avantage sur la puissante Luftwaffe et finalement, la mettre à mal. La plupart tenaient pour certaine l’hypothèse d’une technologie de brouillage des radars. Désormais les Allemands n’osaient plus se hasarder au-dessus de notre chère old Blighty que de nuit, et nous étions en mesure de porter au-dessus de la France occupée cette guerre que le caporal Hitler avait exporté chez nous. Mais nous savions l’ennemi puissant et rusé.
Au cours des mois qui suivirent, les squadrons de chasse de nuit furent de nouveau mis en alerte à plusieurs reprises sans qu’aucun ennemi ne soit visible. Le phénomène commença à inquiéter certains d’entre nous. La pression nazie s’était certes un peu relâchée, mais les incursions continuaient et notre squadron s’était vu assigner des missions d’interception de jour comme de nuit, ce qui achevait d’épuiser les pilotes. Les accidents n’étaient pas rares, souvent dus à des erreurs de pilotage, qui étaient le fait de nouveaux venus comme d’officiers plus chevronnés.
Notre squadron leader, souvent questionné à ce sujet, demeurait toujours très prudent mais il avait tout de même laissé entendre, pour rassurer ses pilotes, que le ministère de l’air prenait très au sérieux ce problème, et que le mystère serait rapidement élucidé. La réalité était toute autre. La cause de ces fausses alertes demeurait une énigme dont la résolution était loin d’être une priorité. Peu à peu des théories farfelues commencèrent à se répandre. L’hypothèse la plus communément admise était bien-sûr celle de l’élaboration par les Allemands d’une arme secrète de brouillage du chain home, quoique personne n’ait pu affirmer de quel phénomène physique ils auraient pu se servir pour obtenir un tel résultat.
En permission à Exeter, dans un pub, un vieil homme vint se joindre à moi au bar. Il se présenta comme un vétéran du RFC dont l’un des fils servait la base de Tangmere. Sans doute son fils avait-il connu la même expérience que nous et avait fait preuve de négligence en révélant ce secret à un civil car en voyant mon uniforme il m’entreprit sur le sujet. Le quinquagénaire, qui n’en était pas à sa première pinte, m’exposa alors ses deux explications : la première, plus conventionnelle recoupait nos propres craintes quant à l’utilisation d’une technologie inconnue par l’ennemi, en rappelant que les « Huns modernes » avaient toujours été des plus inventifs quand il s’agissait de créer de nouvelles armes de destruction. N’ont-ils pas inventé une chose aussi barbare que les gaz de combat ? Il fixa de longues secondes son verre presque vide, puis après une hésitation, il me demanda :
– Connaissez-vous Coleridge, pilot officer ?
– Oui, enfin comme toute personne éduquée, non ?
– Évidemment. La Balade du vieux Marin vous dira alors quelque chose, sans doute.
– Oui, mais je ne vois pas le rapport.
– Eh bien voilà, moi, je crois que ce sont des fantômes, enfin… des esprits si vous voulez, qui brouillent les radars. Je vous vois sourire, mais j’ai vu beaucoup de choses, là-haut, des actes de bravoure insensés, d’humanité, des horreurs aussi et parfois des phénomènes inexpliqués. Je vais vous raconter une histoire : c’était en 1918. Dans le ciel de cette époque, l’âge de la chevalerie était déjà révolu, et les pertes étaient terrifiantes, des deux côtés. Dire que les avions tombaient comme des mouches serait peut-être exagéré, mais l’espérance de vie d’un pilote était bien courte et les Allemands et nous avions pour seule obsession, celle d’abattre l’adversaire, avant qu’il ne nous abatte nous-mêmes.
– Oui, je sais tout ça… je…
– Oui… enfin, attendez ! Voyez-vous, un jour, au printemps de 1918, Douglas, un ami proche, un grand gaillard écossais (il n’entrait qu’avec peine dans l’étroit cockpit), a été pris en chasse par un Fokker D.VII. Son Sopwith, un Camel, était certes de taille à se dégager, mais l’autre devait être un foutus bon pilote car il a réussi à le toucher d’une seule rafale. Son Sopwith a pris feu instantanément et il a préféré s’extraire et sauter dans le vide plutôt que de brûler vif. Je l’ai moi-même vu tomber, tournoyant au gré des mouvements d’air. Une vision d’épouvante. Ce n’était pas la première fois que je voyais un gars tomber sans espoir de survie, mais là c’était un ami… mon ami.
– Je suis navré, Monsieur.
– Il ne faut pas, car le plus étonnant reste à venir, pilot officer. Rentré au terrain j’ai annoncé au warrant officer qui recensait les pertes et les victoires qu’ils l’avaient eu. Et pourtant, vous ne me croirez peut-être pas, mais quelques jours plus tard, une estafette d’un régiment canadien se présente. Le caporal tend un papier au chef de notre unité un Écossais lui aussi. Il le parcourt, et se met à danser le Highland Fling en disant que Douglas était dans un hôpital à l’arrière du front, vers Béthune je crois. Il avait survécu à une chute, sans parachute bien sûr, de plus de mille pieds au-dessus d’un petit bois à quelques dizaines de mètres en arrière de nos lignes, en Picardie. C’était inexplicable, comment avait-il pu réchapper d’une telle dégringolade ? Un miracle. Il s’en est tiré avec quelques semaines d’hôpital. Et, il a pu voler de nouveau avant l’armistice !
– Je dois avouer…
– Eh bien, justement quelques minutes avant que Douglas ne se fasse descendre, je jurerais que j’ai vu, là-haut, une lumière plus brillante, la plus belle chose de tout ce que j’ai pu voir de toute ma vie auparavant. Et jamais je n’ai plus rien revu de semblable. Je peux vous assurer que ce n’était pas le soleil. Oh, non ! »
S’adressant au patron du pub il cria :
– Paul ! une autre pinte s’il te plaît !
– C’est la sixième, Henry, fit l’homme au bar, tu ferais mieux de rentrer chez toi maintenant ! Boire comme ça ne te ramènera pas ton fils, tu sais.
– Comment oses-tu ? Par le ciel, sers-moi, c’est tout ce que je te demande. Ton avis… et puis, tu n’as pas de leçons à me donner. Ton gamin se la coule douce Birmanie quand d’autres se battent et crèvent ici !
– Votre fils est… demandai-je.
– Oui, il l’est.
– Oh, je suis affreusement désolé. Je…
L’ancien pilote, sans doute désireux de ne pas s’épancher, reprit sans me laisser achever :
– Mais, pilot officer, vous, qu’en pensez-vous ? Comment Douglas aurait-il pu survivre à une telle chute si ce n’est par la grâce d’une intervention divine. Même les Ecossais ne survivent pas à une chute de mille pieds !
– J’avoue ne pas savoir.
– Vous devez me prendre pour un fou, un hâbleur, ou bien vous dire que c’est l’ébriété qui me fait raconter des absurdités. Mais il n’y a aucun doute, c’est un miracle je vous dis ! Un miracle ! Pour moi, j’ai vu un ange… »
Je fis un sourire énigmatique pour éviter de froisser le père meurtri qui me dévisageait de ses yeux gris-bleu embrumés d’alcool dans l’attente d’une réponse. Je finis par répondre évasivement :
« Moi, les anges… Je suppose qu’un arbre aura amorti sa chute. Vous disiez qu’un petit bois…
– Et quand bien même, jeune homme ! reprit l’homme confusément déçu. Bien des gars sont tombés, même en pleine forêt, ou dans ce qu’il en restait, et je peux vous assurer qu’ils ne sont plus là pour raconter leur histoire. Et d’ailleurs, Dieu n’a-t-il pas le pouvoir de placer un arbre précis ne serait-ce qu’un arbre, qui amortirait un tel choc, à l’endroit précis où tombe le malheureux… Ou bien de ne pas lui faire cette grâce, naturellement !
– Sans doute, Monsieur. Je… En fait, je suppose que je dois y aller.
– Restez, pilot officer, restez, excusez mon emportement, je vous offre une autre pinte.
– Non merci, vraiment. Je suis de service ce soir, vous savez, je dois regagner ma base.
– Je n’insiste pas, je sais ce que c’est, mais croyez-moi, pilot officer, un miracle, quelque chose qui nous dépasse, rappelez-vous, le vieux marin… Vos radars, ils détectent les anges, voilà tout !
– Oui Monsieur, je vous souhaite une bonne soirée.
– Bonsoir, mon gars, conclut-il familièrement. Comment t’appelles-tu ?
– Collin, Monsieur. »
L’étrange histoire de cet homme m’avait involontairement marqué. Bien que de nature pragmatique et peu porté sur les fantaisies, le regard de cet homme semblable sans doute à celui que Coleridge avait imaginé pour son vieux marin était si captivant que je me devais de tenter de me contraindre à l’oublier sans toutefois y parvenir tout à fait. C’était là une question de survie, me dis-je, car nous ne pouvions pas nous laisser aller à ce genre de rêverie romantique qui distrait et affaiblit.
Quelques semaines seulement après mon ailier fut descendu lors d’une mission de jour au-dessus de la France. Frankie avait réussi à s’extraire, mais je ne devais le revoir qu’après son retour de captivité en Allemagne, cinq ans plus tard, brièvement.
Le début de l’été marqua de nombreux changements. Les nazis s’attaquaient à l’Union Soviétique et la menace d’une invasion s’éloignait ; ce que nous appelions déjà la Bataille d’Angleterre était désormais une victoire. Ce n’était certes pas La Victoire, mais c’était déjà une revanche éclatante après la terrible année que le pays avait traversé l’année précédente. Le chain home lui-aussi fonctionnait mieux de nouveau depuis quelques semaines, ce qui pour certains confirmait la tentative allemande de brouillage de nos radars, bien que rien n’ait pu corroborer cette hypothèse. Durant l’été le phénomène persista néanmoins, presque toujours de nuit.
En juillet, je fus promu au grade de flight lieutenant, je dus quitter mon squadron et fus envoyé deux ans en Afrique du Nord, où la confrontation se concentrait alors. Puis la guerre me ramena en Angleterre après notre victoire sur l’Afrika Korps, fin 1943.
Les choses étaient bien différentes. Le pays était devenu une gigantesque fourmilière, où des hommes de tous pays se côtoyaient, prêts à en découdre avec l’ennemi commun. Le sort des armes semblait avoir tout à fait changé de camp et c’étaient désormais nos bombardiers qui s’envolaient en grand nombre, jour après jour, pour mettre les nazis à genoux, et leur rendre la monnaie.
Le chain home n’avait pas perdu de son importance. Les incursions allemandes demeuraient et quelques mois après apparut la menace « d’armes secrètes », dont l’existence même demeura longtemps elle aussi sujette à caution avant d’être identifiée cette fois. C’est à cette époque dans l’été 1944 que j’entendis de nouveau parler de ces fameuses perturbations des radars. Le mystère n’avait pas été résolu, certes, mais à ma grande stupéfaction, le mot « ange » était devenu le vocable le plus usuel pour désigner ces échos sans cible réelle. Je me rappelais évidemment ma conversation avec l’ancien pilote qui m’avait involontairement tant troublé près de trois années auparavant. Le sujet ne semblait guère intéresser mes camarades. Comme aux heures les plus glorieuses, chaque retour de mission amenait son lot de deuil, et les jeunes gens que nous étions alors, à peine libéré de leurs obligations quotidiennes pensaient davantage à leur petite amie ou à la chance d’une conquête d’un soir qu’à l’élucidation d’un problème de radar. Pris dans le cours des opérations, et plus simplement dans ce qui restait de ma vie en dehors des heures de service, j’en finis moi aussi par oublier presque tout à fait ces « anges » qui étaient, après tout l’affaire des scientifiques et des ingénieurs.
Vint le jour tant attendu, ce V-Day que nous appelions de tous nos vœux, et dont l’espoir nous avait permis de tenir bon. En 1946, je fus enfin démobilisé. Je retrouvai ma fiancée, Polly, une fille de la WAAF, rencontrée à mon retour d’Afrique, mais que je n’avais pu voir qu’épisodiquement depuis celui-ci. Quelques mois après mon retour à la vie civile, je tombai fortuitement sur un article de presse relatant une réception au cours de laquelle le très respecté Sir Edward Fennessy, lui-même à peine démobilisé de la réserve volontaire de la RAF, avait déclaré que, peut-être les « anges radars » étaient-ils « les âmes des soldats anglais morts en France au cours des siècles, qui revenaient pour défendre leur pays ». En dépit du caractère évidemment humoristique, ou du moins imagée, de la déclaration de l’ingénieur, elle m’intéressa de nouveau à ce phénomène. J’imaginai même un moment reprendre mes études interrompues par la guerre et, pourquoi pas suivre les traces d’un Watson-Watt. Mon mariage et la naissance de notre premier enfant, Thomas, m’en dissuada et je pris finalement un terne emploi dans un bureau à Guilford, la ville natale de Polly, pour subvenir aux besoins de ma famille. Après avoir volé pendant plus de six ans, risqué ma vie tant de fois, parcouru le monde et traversé tant d’épreuves, la vie civile me paraissait insipide, pour tout dire vaine.
Les années passant, cette sensation s’estompa toutefois peu à peu. Je finis même par chercher à m’éloigner de tout ce qui pouvait engendrer en moi la réminiscence de ces années, allant jusqu’à donner à mon fils et à ses cousins les pièces de mon uniforme, jusque-là conservées comme de fières reliques dans l’armoire de notre chambre.
En 1957, peu après la naissance de ma fille, je reçus, je ne sais trop par quel hasard, une invitation à participer à une réunion d’ancien du Squadron 87. Elle devait se tenir à Exeter, non loin de la base où nous étions stationnés en 1941. Après un moment d’hésitation, le désir de revoir mes anciens camarades fut le plus fort et je donnai une réponse positive, au grand dam de Polly qui, comme moi jusque-là, souhaitait oublier les années de guerre qu’elle-même avait passées sous les bombes. Elle trouvait ridicule la célébration tout cette souffrance par les anciens combattants. « Que veux-tu, Collin, que notre fils lui-aussi connaisse la même chose ? Comme ton père, le mien, et nos grands-parents, c’est ça ? » En fait, elle m’expliqua qu’elle ne voulait retenir de ces cinq ans que la Victoire et le courage. Je lui objectai qu’il s’agissait bien de cela justement et elle fit mine d’être convaincue.
À Exeter, beaucoup de vétérans avaient fait le déplacement. J’en connaissais bien peu. La plupart avait intégré le squadron après mon départ pour l’Egypte. Nombre de mes anciens frères d’arme avaient été tués au combat, et je peinai à en reconnaître une poignée. Parmi eux, je retrouvai Frankie. Il avait étonnamment vieilli, depuis le jour où je l’avais croisé après ma démobilisation, mais j’étais si heureux de le revoir ! Il me posa mille questions sur ma vie, cette vie d’après… Mais je voulais aussi en savoir plus sur cet ailier que j’avais cru mort cinq années durant et qui avait disparu, sitôt rentré en Angleterre.
« Et tu as repris ton boulot, alors ?
– Oui, menuisier, tu vois comme mon père… Mais marié, comme toi ! ajouta Franklin, tout sourire en montrant son annulaire, depuis sept ans déjà, ça file !
– Félicitation. Je suis heureux pour toi, Frankie ! Comment s’appelle l’heureuse élue ?
– Rose.
– Joli prénom. Mais tu me disais être resté dans la réserve volontaire ?
– Eh oui ! tu vois… Seulement je crois aussi qu’ils ne pouvaient pas se passer de moi !
– Évidemment, comment le pourraient-ils ? Tu voles toujours ? Tu n’es plus tout jeune !
– Ah non évidemment… D’ailleurs, je n’ai jamais plus volé depuis mon retour de captivité. Ils m’ont affecté à une base radar maintenant.
– Ah ! Les radars ! Tu te souviens en 1941 ? Les « anges » ?
– Oui, évidemment ! Mais tu sais que le fameux mystère n’est toujours complètement pas élucidé !
– Ce sont « les âmes des soldats morts en France qui nous protègent », tu le sais bien !
– Haha, la bonne blague ! J’ai entendu dire ça oui ! Et ils défendent vaillamment notre chère old Blighty, en sifflotant « Roses of Picardy » bien sûr ! Mais attention, des échos fantômes on en trouve partout à la surface de la terre. Alors ils doivent s’être mis à errer dans tous les pays de cette foutue planète, hein. Depuis que la menace s’est éloignée, ils s’ennuient. Il y a bien les Russes, mais dans l’instant, ils sont loin ! Cela dit, moi, je dirai qu’ils sont plutôt gênants nos braves fantômes ! Ils devraient rester tranquilles et se reposer, en paix, à la maison !
– Toujours le sens de l’humour, Frankie ! Mais sans rire, au fait, on a des pistes ?
– Sérieusement ? Oui, plusieurs : je te passe le détail, mais pour faire simple, la version privilégiée par les huiles est que le fouillis radar est dû, au moins en grande partie, à des phénomènes physiques liés aux différences de température ou d’humidité de masses d’air qui ont des propriétés de réfraction différentes. D’autres penchent plus basiquement pour des vols d’oiseaux, mais en dehors des périodes de migration où on a pu observer qu’il y a une corrélation, le mystère demeure, surtout de nuit ! Tu imagines… Enfin bref, en fait les grandes migrations d’oiseaux peuvent être suivies par les radars. Au moins on est sûr de ça ! De ce fait, le QG du Fighter Command à décidé de travailler avec des ornithologues ! Plutôt drôle, je dois dire !
– Alors, finalement on ne sait toujours pas, si ?
– Je gage qu’il y a plusieurs explications. Bah, on saura bien un jour, non ? Mais, tu sais, moi je ne suis qu’un simple flight sergeant, et de réserve ! Autant dire modestement que je suis loin de tout savoir. Je ne suis ni scientifique, ni ingénieur. Ce que je peux te dire, c’est qu’aujourd’hui les nouveaux radars sont autrement plus fiables. On arrive à faire un tri et à éliminer certains échos parasites. On peut filtrer si tu préfères. Si seulement on avait eu un matériel aussi précis en 1940 !
– Heureusement surtout que les nazis n’ont pas trouvé ça avant nous, oui ! Leurs foutus radars étaient déjà à l’époque plutôt efficaces, crois-moi. Et pas facile à repérer ! Ils en avaient littéralement parsemé l’Europe entière !
– Eh oui mais ce n’est pas facile de nous vaincre, nous autres. Aller, camarade, buvons à notre bonne vieille Angleterre ! »
J’étais heureux d’avoir pu retrouver mes camarades. Je rejoignis une association de vétérans de la RAF. Les terribles années de guerres qu’on avait tous voulu oublier commencèrent à se parer d’une aura. Elles devenaient nos « finest hours », sans doute parce que nous avions vaincu, tel David, un Goliath contre lequel nous avions été si seuls parfois, mais aussi sans doute parce qu’elles étaient simplement celles de nos vingt ans.
Au début des années 1960, je tombai par hasard sur un article de presse sur le mystère des martinets, cet oiseau migrateur qui semble devoir ne jamais se poser. Quel symbole pour un pilote ! Le journaliste expliquait que ces volatiles disparaissaient à la tombée de la nuit et que, selon les ornithologues, ils devaient monter à de hautes altitudes pour se laisser porter par les courants d’air et dormir. Je trouvai la chose fascinante. Jamais je ne m’étais posé la question de savoir ce que ces visiteurs dont les cris aigus animent les ciels d’été, pouvaient devenir, un fois la nuit tombée.
Naturellement, je ne pus m’empêcher de faire un lien avec cet autre mystère des anges radar. Sans doute la présence de cet oiseau pouvait-elle en partie expliquer ce phénomène parasite pour nos radars. Les recherches n’avaient-elles pas démontré que les oiseaux migrateurs pouvaient brouiller la lisibilité des premiers radars ?
Je tentai vainement de trouver des éléments probants pour me faire une opinion, mais la littérature de l’époque ne donnait aucune réponse à mes interrogations.
Je dus me contenter, chaque année d’observer le pacifique ballet de ces acrobates du ciel dont des trajectoires improbables n’étaient pourtant pas sans évoquer les combats aériens auxquels j’avais pris part au cours de mes années de service au sein du Fighter Command.
Il me fallut encore attendre bien des années avant d’avoir confirmation de la pertinence de mes soupçons. Au début du XXIème siècle, parvenu au crépuscule de ma vie, mon fils m’apporta un jour une feuille de papier imprimée.
« Regarde papa ! J’ai trouvé sur le net un article qui devrait t’intéresser, toi qui parles toujours des martinets. Il semble que tu as raison : ils disent qu’ils dorment en volant à haute altitude, en cercle. Le journaliste écrit qu’ils peuvent monter très haut, peut-être jusqu’à 10000 pieds pour y dormir en cercle portés par les vents !
– « Per ardua ad astra », alors, pour eux aussi !
– C’est peut-être l’explication de certains des fameux trucs avec des radars dont tu nous parlais toujours.
– Oui, je sais, j’ai agacé ta mère, paix à son âme, au plus haut point avec cette vaine obsession.
– Moi j’ai toujours préféré, tu sais, la version avec les fantômes… C’est plus séduisant.
– C’est que tu es un poète, toi. Moi je n’ai guère eu le temps de rêver. À vingt ans nous devions piloter deux fois, parfois trois fois par jour au risque de nos vies.
– Oui, oui je sais… Je ne pense pas devoir m’excuser de n’avoir pas eu à me battre contre les nazis.
– Ce n’est pas ce que je voulais dire, évidemment, Tom.
– Oublie ! À propos, tu as revu Franklin ?
– Frankie ? Oui, oui, depuis le décès de Rose, il vit dans le Surrey dans un village pour les personnes âgées appelé Elmbridge Village. Je le visite de temps à autre, mais je ne sais pas si je pourrai encore bien longtemps, je commence à avoir du mal à conduire sur de longues distances.
– Je peux t’emmener si tu as besoin. Et, il est bien là-bas ?
– Oh oui, et un des ses voisins est un ancien de la RAF, lui aussi, un ancien mécano, qui a fait l’Afrique. Je crois qu’il était à Takoradi. Il n’est pas tout seul de toutes façons, toujours un beau parleur, tu imagines…
– Takoradi, ah oui, ce n’était pas cette base d’où étaient convoyés les avions en transit pour l’Égypte.
– Oui, c’est ça, en Gold Coast, enfin au Ghana, comme on dit maintenant, de 41 jusqu’à la victoire sur Rommel… La route de Takoradi ! Hum… Un exploit ! Je crois que la base a existé jusqu’à la fin de la guerre…
– Oui, vous étiez vous aussi des migrateurs, somme toute, comme tes satanés piafs.
– Un peu oui… Après tout, tu as raison sur un point, Tom, il y a quelque chose de poétique, chez ces fascinants oiseaux. Un peuple de l’air, un peuple de l’azur ! Un peu ce que nous étions, non ? Je ne sais pas s’ils sont des anges-radar, mais sans doute, ils mériteraient d’être nommés « anges », ne serait-ce que pour la beauté de l’image ! »



N’hésitez pas à me laisser un commentaire, une suggestion ou un avis.