L’Envol des Mots

Philippe Béhin-Stroud, écrivain public.

Sans-Souci, le philosophe et le despote.

Les relations humaines sont souvent complexes et parfois des plus étonnantes. La longue relation qui a uni pendant près de deux décennies Frédéric II de Prusse et Voltaire fait sans aucun doute partie des rapprochements les plus surprenants et peut même sembler contre-nature. Certes, toutes les idées du grand philosophe ne satisfont pas le lecteur contemporain. Loin d’un Rousseau, Voltaire ne renie pas l’élitisme et ne voit pas dans “l’état de nature” un idéal dont il faudrait se rapprocher. Plus encore, l’ethnocentrisme est bien présent dans les écrits du penseur, influencé par les courants de pensée de son siècle. Mais dans la lignée d’un Montesquieu, Voltaire est épris de justice et d’une certaine liberté, même s’il s’agit d’une liberté qui n’a que peu à voir avec l’acception qu’on donne aujourd’hui à ce mot.

Quelque différentes que soient les conceptions de Voltaire et celles de notre XXI ème siècle, il n’en demeure pas moins qu’elles sont encore bien plus éloignées de celles du fils du Roi-Sergent. Car Frédéric le Grand, s’il est sans conteste un intellectuel érudit et un esthète, est aussi un chef de guerre des plus actifs et un tyran. Un despote éclairé ? Traditionnellement on lui applique ce qualificatif. Pourtant le grand monarque semble avoir gardé pour son usage personnel l’éclairage des “Lumières”. La longue suite de guerre à laquelle il a soumis la Prusse a été à ce point meurtrière qu’en quelques décennies, le pays se vide de sa jeunesse. L’armée prussienne est souvent contrainte de recruter par la force et d’avoir recours à une multitude de mercenaires (ce que près d’un siècle plus tard en 1844 William Makepeace Thackeray décrit si bien dans The Luck of Barry Lyndon, le roman dont Stanley Kubrick s’est inspiré pour son chef-d’œuvre éponyme). Le bien-être ou la liberté de ses peuples ne semblent pas avoir été un sujet de préoccupation de ce roi autoritaire et belliqueux.

Que vient alors faire Voltaire à Potsdam à l’été 1750 ? Il est permis de se le demander. C’est sans nulle doute l’érudition qui rapproche les deux hommes, et pourtant le Français, qui se mêle volontiers de politique au plus haut niveau, semble avoir effectivement obtenu du Prussien Francophile une oreille attentive en la matière.

Il passe ainsi à Potsdam un peu plus de trente mois entre 1750 et 1753. À l’émerveillement des premiers temps, aux honneurs, succéderont les brouilles qui finiront par éloigner le souverain et « son » philosophe qui quitte la Prusse pour la Suisse et Ferney (qui gardera même son nom, Ferney-Voltaire !) non sans avoir fait un détour par la case prison (pour éviter tout persiflage quant à un ouvrage de poésie dont il est l’auteur), grâce à cet ami, roi-poète peu disposé à supporter la liberté  d’esprit quand elle pourrait lui devenir contraire.

Aujourd’hui encore, l’écrin qu’est havre de paix de Sans-Souci respire encore le charme distingué du Siècle des Lumière. Pénétrer dans cette résidence d’été c’est un peu partager la surprenante intimité de ces hommes illustres le temps d’une visite. Le Schloss Sans-Souci, palais de plain-pied, conçu par l’architecte Georg Wenzeslaus von Knobelsdorff dans le style dit Rococo frédéricien fut édifié en deux ans seulement entre 1745 et 1747. Entouré de vignes dont l’usage est purement décoratif (Frédéric II considérait avec réalisme que le vin produit était imbuvable), le palais aux dimensions modestes n’a rien d’un Versailles. Même la fameuse salle de marbre (Marmorsaal), pièce de prestige est orientée côté jardin. Elle est de taille humaine et son faste tient plus à la noblesse des marbres italiens qu’à sa dimension mesurée. Tout à Sans-Souci est fait pour choyer les invités du roi et leur offrir un cadre serein. Le roi aime à y travailler dans le calme, entouré de personnes choisies.

S’il n’est pas certain que Voltaire ait effectivement disposé de sa propre chambre dans le palais lui-même, une chambre étonnante demeure dite « chambre de Voltaire ». L’étonnant décor de la pièce est contemporain de la présence du Français au château. Œuvre de Johann Christian Hoppenhaupt, et dit-on de Frédéric II lui-même qui en aurait dessiné le décor, la pièce qui se situe dans l’aile réservée aux invités de marque fait pendant au bureau-chambre où Frédéric II rendra son dernier soupir. Les abondants motifs animaliers et floraux d’un réalisme saisissant donnent à cet espace un caractère singulier. Les murs laqués de jaunes semblent habités par une ménagerie immobile et bienveillante faites de cigognes, de perroquets, d’échassiers, de singes. Comme toutes les pièces de vie du château, elle s’ouvre sur les immenses jardins du palais dont les concepteurs semblent avoir parfois hésité entre jardins paysagers à l’anglaise, jardins ordonnés à la française et jardins à l’italienne.

On imagine sans peine que Voltaire a pu espérer trouver dans ce cadre à la fois précieux et intimiste un asile idéal. Peut-être l’aura-t-il été un temps pour lui, avant de devenir une cage dorée, qu’il aura eu sans doute autant de plaisir à fuir qu’il n’avait eu à s’y laisser attirer.

Voltaire demeurera toujours en contact avec ce monarque philosophe et écrira même : «Le roi avait de l’esprit et en faisait avoir »

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